KABYLIE STORY II 9. Sidi-Aïch, rives, rêves

Actualités : KABYLIE STORY II
9. Sidi-Aïch, rives, rêves
Par Arezki Metref


Au bord de la route, se dresse la statue monumentale d’un guerrier, le front ceint d’une couronne de végétaux. Il tient une lance d’une main et un bouclier grossièrement octogonal de l’autre. Il paraît enduit de terre rouge sang. Sur le bouclier, on peut lire : “Massensen règne 55 ans 203-148 avant J.-C. Ugu Ntmazta”. Posture simiesque du Cro-magnon, Massinissa tourne le dos à une bâtisse en parpaings nus. Des ceintures dépassent du plafond, signe qu’on ne va pas s’en arrêter là, et que la construction va encore s’élever. Par-delà la vallée de la Soummam, le vieil aguellid semble fixer la cime la plus haute de la montagne.
Derrière, une enfilade de vulcanisateurs trahit cet axiome : la route n’est pas très sûre pour les pneus ! Plus loin, il ne faut pas passer le pont qui enjambe l’oued sec. Il faut continuer tout droit, puis passer devant un maraîcher dont l’étal déborde de poivrons verts, la Badr, le CPA et, enfin, le commissariat de police. Devant le carrefour, plutôt que de prendre vers Addekkar à droite, il faut s’arrêter. Le café Lyazid est dans cette intersection. Assis à la terrasse, les journaux éparpillés sur la table, la cigarette insécable entre les doigts, Mohamed Kersani m’attend. Chef du bureau du Soir d’Algérieà Akbou, c’est un journaliste bouillonnant et loquace. Quand il est question de sa région, de l’actualité du Printemps noir et de la formidable éclosion d’un débat dans la région, son visage de roi inca s’empourpre, et il devient intarissable. L’abribus, sous lequel des jeunes filles se protègent du soleil, décline ce nom : Tinebrar. Une plaque à la pointe tournée vers le haut des collines nous informe que Addekar est à 23 kilomètres. Une route en lacets grimpe. Elle passe par les villages de la tribu d’Aït Ouaghliss, alvéoles dans la ruche que fait l’étagement raviné qui se décline du col de l’Akfadou jusqu’au lit où s’entortille ce serpent d’argent qu’est la Soummam quand l’oued est plein. Azri Nouh, ce sont des carcasses de maisons qui tiennent aux flancs de la colline comme des touffes d’épineux. Autrefois, c’était un terrain vague sur la rive gauche de la Soummam. Isolé de la ville coloniale, le quartier était réservé aux marginaux qui venaient y jouer de la guitare, ou entendre jouer. Ce quartier désert, et quelque peu fantôme, peut-être même inquiétant à certains égards, était néanmoins un espace de liberté. Moussa Haddar, ce musicien mort en 1991 à 70 ans, après avoir réussi un pèlerinage à La Mecque et une fugue de sept ans pendant lesquels personne jamais n’a su où il était passé, ne prédisait-il pas la fin d’un cycle, celui de l’ancien temps, avec l’investissement immobilier d’Azri Nouh ? “Sidi-Aïch/On a dit qu’il s’est encanaillé/ Il vole/ C’est devenu un perdreau/ O filles, portez le deuil/ Maintenant que Azri Nouh est tapi de palais”, anticipait-il. La prophétie s’est réalisée. Azri Nouh est tapie de palais des temps de la déréliction. Avant de commencer l’ascension vers Tala Taghou, la fontaine du brouillard, le village natal d’Abderarahmane El Ouaghlissi, Mohamed Kersani me cite au pied levé les noms des personnes de la tribu des Ait Oaghliss, — du moins, originaires de la région —, qui ont acquis une visibilité dans leur domaine. A tout seigneur tout honneur, le premier nom cité est celui du musicien et chanteur Sadek Abdjaoui, fondateur de l’école de musique andalouse de Béjaïa, élevé par la propre grand-mère de Mohamed Kersani. Il était d’Aït Mansour. Le chanteur Boudjemaâ Agraw est de Sidi-Aïch. Le chanteur Madjid Soula est, lui, de Chemini. L’historien Mohamed-Cherif Sahli est, lui aussi, de Chemini. Akli Aït Ouaghliss, dont l’appartenance est déclinée dans le patronyme, est de la tribu. Le comédien, chanteur et auteur Mouloudji était originaire d’El- Flaye, un peu plus haut dans la montagne. Mohamed Saïl, personnage peu connu, est un Aït Ouaghliss. Né en 1894, il émigra très jeune en France où il a été un militant indépendantiste pugnace et un fidèle adhérent de l’Union anarchiste. Il meurt en 1953. Comme Amizour, Sidi Aïch ne peut s’étendre, faute de terrains. “Même pour le cimetière municipal, il a fallu que des particuliers cèdent leurs terrains”, me dit Mohamed Kersani. C’est en 1847 que le maréchal Bugeaud soumettait, grâce au marabout de Chellata, Ben Ali Chérif, les tribus de la vallée. Elles prennent part cependant au soulèvement de 1871 au cours duquel elles se joignent aux Fenaïas et aux Mzaïas, commandés par Aziz, fils cadet de cheikh Aheddad. Des fermes appartenant à des colons sont brûlées. L’huilerie Philips, usine moderne de raffinage, est incendiée. Le 2 juillet 1871, le colonel Thibaudin, reçoit les soumissions des Aït Ouaghliss. Le vice-amiral de Gueydon séquestre leurs meilleures terres et leur fait payer une lourde contribution de guerre. Trois cents hectares sont ainsi “distraits des biens indigènes”, comme l’écrit si poétiquement Auguste Veller, un instituteur public, auteur en 1888 d’une Monographie de la commune mixte de Sidi Aïch. Les biens “distraits”, un cinquième des terres de chaque propriété d’insurgé, forment le territoire de colonisation. Un arrêté du gouverneur général en date du 25 août 1880 créait la commune mixte de Sidi-Aïch, territoire depuis 1872 du centre européen de colonisation. Le nom de la commune est celui d’un marabout du XIVe siècle dont le tombeau se trouvait au milieu du village. Sur un mur de Tinebdar, un graffiti nous reçoit : “Bienvenue en enfer.” A Tala Taghou, on s’abrite de la canicule dans une épicerie qui nous offre du jus Toudja glacé. Entre-temps, un gamin est allé chercher quelqu’un que Mohamed Kersani a fait demander. Mohamed-Salah Cherigane, un sexagénaire corpulent, à la moustache finement taillée, au visage avenant, nous propose de nous mener sur le tombeau de son ancêtre, le savant Abderahmane El Ouaghlissi. Militaire à la retraite, Mohamed-Salah est un passionné d’histoire. “Mon père, chahid, était alim. Il avait étudié à Kairouan. Nous avions une bibliothèque de manuscrits. Mon père a dû la brûler de peur d’être inquiété par les Français.” Il y a toujours eu ce modeste tombeau à l’intérieur d’un mausolée dans un champ où la fontaine qui donne son nom au village surgit de la roche. Mais on ne savait pas grand-chose d’El Ouaghlissi. C’est la découverte d’un manuscrit d’El Ouaghlissi dans les archives du cheikh Mouhouv des Aït Ouartilane qui a accéléré les choses. Avec Djamil Aïssani et le Gehimad, avec le soutien de l’Unesco, un colloque sur Abderahmane El Ouaghlissi est organisé à Béjaïa. On évoque ce savant du XIIIe siècle, père d’une école de jurisprudence qui formera des oulémas célèbres. L’ouvrage majeur d’El Ouaghlissi est précisément désigné sous le nom d’El Ouaghlissia. Mais son titre est : “El Muquadimma el Fiqhya”. C’est un ouvrage de base pour les étudiants qui servira pendant des siècles. On descend vers le mausolée. Une bâtisse grise porte les couleurs de Djezzy. Du terre-plein où se dresse le mausolée, on voit la montagne se jeter dans la vallée. Des tombes de descendants d’El Ouaghlissi sont à un endroit du champ. A l’entrée du mausolée, les bancs en pierre sont lisses de porter la patine du temps. Une inscription épousant la courbe de l’arcade informe simplement qu’il s’agit là du tombeau d’El Ouaghlissi. Dans la pénombre du mausolée, le tombeau a été reconstruit. On y a posé une plaque de marbre portant une brève biographie du savant. On va visiter le tombeau de Sidi Yahia Oucherif, l’autre saint de Taga Taghou, village aux deux saints. “Nos vieux étaient instruits”, dit Mohamed-Salah Cherigane en m’apprenant que la région compte 14 zaouïas et 7 écoles françaises dans les années 1923-1924. Auguste Veller en comptait 4 en 1888 dont celle dite “école mixte”, ouverte en octobre 1879. Elle était fréquentée par quinze garçons et douze filles. Plus haut, pause en face de l’école Brahiti-Lakhdar. La vue sur la vallée n’est arrêtée, en face, que par les Bibans qui ramassent leurs contreforts. L’effervescence d’un marché ordinaire est sensible. L’école de Tinebdar (Thin Badar, celle qu’on évoque) a été ouverte le 11 mars 1887. Elle a formé des générations et des générations d’élèves. On arrive enfin à la fameuse zaouïa de Sid-Moussa. Elle date du XIVe siècle. A gauche, juste à l’entrée, la cuisine. Des achouari nazit, des jarres emplies d’huile, à l’argile noircie par son onctuosité, servent encore. Plus à gauche encore, le minaret de la mosquée. Dans une pièce au parquet couvert de tapis, le tombeau de Sidi Moussa et des plus illustres de ses descendants. En haut, une pièce carrée sert de salle d’études. Des planches sont empilées sur des tapis nattés. Des livres sont ouverts sur des pupitres. Les dortoirs des 37 tolbas d’aujourd’hui, futurs enseignants ou imams, sont des couloirs encombrés de lits métalliques. Une légende fondatrice. Un jour, Sidi Moussa ordonna à ses étudiants d’enlever les cendres du kanoun. Ils refusèrent. Il demande expressément à un des tolbas de le faire. Ce dernier trouva une pièce d’argent dans les cendres. Lorsque les autres connurent sa découverte, ils voulurent tous nettoyer le fourneau. Mais Sidi Moussa leur refusa de faire par cupidité ce qu’ils ne voulurent pas faire volontairement. Et il leur dit que, désormais, il n’y aura plus de cendres. On allume le fourneau à la zaouïa et on trouve les cendres à deux kilomètres plus bas, au rocher du plâtre. Nous grimpons d’un cran dans la montagne. A Tilioua Kadi, la fontaine du juge, nous prenons vers Chemini. On bifurque vers Tibane, le village de Hamid Tibouchi. Je fais un arrêt, en haut du village. Vue sur la vallée, sur Seddouk sur le versant d’en face. Une voiture s’arrête. Un copain d’Addekar, qui vit à Cannes, nous salue. Il a vécu le Printemps noir aux premières loges. C’est pourquoi il est parti. Il revient épisodiquement, toujours désillusionné. Mohamed Kersani tient à me montrer le village commerçant de Tilioua Kadi. Nous arrivons dans une esplanade poussiéreuse. Le village coiffe une butte. En contrebas, dévalant vers l’oued, les villages s’accrochent aux flancs. Une boutique fashion propose des maillots de bains pour femmes dernier cri. Des femmes dans les rues étroites. Un nombre impressionnant de femmes fashion, en robes kabyles, hidjabistes. Elles font leurs emplettes en articles de mode dans une succession de boutiques achalandées comme un catalogue. On se croirait dans un de ces villages frontière où les produits sont détaxés. Seulement, on est au-dessus de Sidi-Aïch, dans un petit village rustique dont la tradition de connexion à ce qu’il y a de plus branché en mode féminine ne s’explique que par l’émigration. Un morceau de ville où le lèche-vitrine est loin d’être désagréable. Nous redescendons par El-Flaye. De la voiture, on aperçoit Ahmed Hassam, ce sculpteur à qui on doit le Massinissa bordant la route, en train de mettre la dernière main à la statue d’une femme kabyle portant une jarre sur la tête. Après hésitation, nous décidons de ne pas le déranger. Nous parcourons les deux kilomètres qui nous conduisent jusqu’à Sidi-Aïch en parlant justement de ces artistes des villages de Kabylie qui restent, contre vents et marées, attachés à leur art. Le ciel commence à perdre sa teinte bleue. Nous laissons Mohamed à Sidi-Aïch et nous allons tout droit vers Aokas. Il ne faut pas prendre le pont, à droite. C’est la route d’Alger, celle-là.
A. M.

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